Alors que la question de la souveraineté nationale agite de plus en plus les discours politiques dans le Sahel, le président béninois Patrice Talon a livré, dans une déclaration marquante face à la jeunesse béninoise, une véritable leçon de réalisme, de lucidité et de responsabilité. S’adressant indirectement aux dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES), il a déconstruit les visions les plus radicales de la souveraineté, affirmant qu’elle ne se décrète pas dans la rupture mais se construit dans la maturité.
Une souveraineté sans posture, mais avec conscience
« La souveraineté, c’est la conscience qu’on a de soi », a lancé Patrice Talon. Pour lui, elle ne se mesure ni au volume des slogans anti-Occident ni à la rupture des accords de coopération.
Elle se vit dans l'attitude, dans la capacité à agir avec responsabilité, dans la dignité d’un pays qui, même en partenariat, ne courbe pas l’échine.
« On peut être dans un partenariat et être souverain. On peut être dans la coopération et être souverain. »
C’est là tout le fond de son message : la souveraineté véritable ne consiste pas à rompre les liens, mais à les gérer avec fermeté, en défendant ses propres intérêts.
Armer sa souveraineté plutôt que quémander
Le président béninois s’est ensuite attaqué à un sujet central dans la stratégie de défense des pays du Sahel : l’armement.
« Si vous avez les moyens d’acheter des armes en Amérique, ils vont vous les vendre. En Turquie, ils vont vous les vendre. En France, en Italie, en Allemagne… ils vont vous les vendre. »
Autrement dit, le problème n’est pas l’origine de l’armement, mais la capacité à se le procurer par ses propres moyens.
Il dénonce l’illusion selon laquelle les partenariats militaires seraient un acte de soumission.
Le véritable enjeu, selon lui, réside dans l’autonomie budgétaire et la capacité à assumer financièrement ses choix.
« Si vous voulez qu’on vous aide, qu’on vous donne… en ce moment, vous pouvez dire “donnez-moi, mais je veux être souverain.” Mais vous ne pouvez pas demander qu’on vous donne et décider des conditions. »
Le refus de l’effort, premier ennemi de la souveraineté
Talon va plus loin, en s’attaquant frontalement à ce qu’il considère comme la véritable menace pour la souveraineté : le refus de l’effort.
« Le fait de solliciter l’autre en s’ignorant soi-même, en refusant de faire les efforts soi-même, peut vous amener à perdre votre souveraineté. »
En d’autres termes, c’est moins le lien avec l’étranger qui compromet l’indépendance d’un pays que l’incapacité à se prendre en main.
Le Bénin, dit-il, regarde ses partenaires « droit dans les yeux » et refuse d’agir avec soumission. Ce regard lucide et frontal, c’est cela pour lui, la souveraineté.
Petit pays, grande ambition
Face aux discours identitaires qui fleurissent dans la région, Patrice Talon oppose une autre vision de la grandeur nationale.
« Nous sommes un petit territoire, nous ne sommes pas très nombreux… mais nous sommes un pays fier, un pays grand par notre volonté, notre ambition. »
Il revendique une posture de travail, de correction des erreurs du passé, et de transformation interne.
« Nous sommes déjà un autre pays, un autre peuple, une autre nation. » Pour lui, les insuffisances actuelles du Bénin ne sont pas dues à une domination extérieure, mais simplement au fait que « nous n’y sommes pas encore ».
Le cap est clair : avancer avec dignité, sans se cacher derrière des excuses.
L’ombre de Moscou sur les mirages de l’AES
Ce discours prend un relief particulier au moment où les pays de l’AES, Mali, Burkina Faso, Niger, tournent ostensiblement le dos aux partenaires occidentaux pour se rapprocher de la Russie.
Présentée comme une alternative de souveraineté, cette alliance géopolitique peine pourtant à produire des résultats tangibles.
Sur le plan militaire, les groupes armés continuent d'étendre leur emprise ; les promesses de coopération sécuritaire de Moscou n’ont pas permis de renverser la tendance, ni de restaurer l'autorité de l'État dans les zones critiques.
Loin d’émanciper pleinement ces pays, ce basculement stratégique semble plutôt les inscrire dans de nouvelles formes de dépendance, économiques comme logistiques.
La Russie, en difficulté sur ses propres fronts extérieurs, offre davantage une présence symbolique que des solutions concrètes aux défis sahéliens.
Ce constat renforce la pertinence du propos de Patrice Talon : la souveraineté n’est pas un alignement exclusif, ni occidental ni oriental, mais une construction autonome fondée sur la responsabilité interne.
Une adresse directe à l’AES ?
Sans les nommer, les destinataires de ce discours sont évidents : les régimes militaires d'Assimi Goïta au Mali, d'Ibrahim Traoré au Burkina Faso et d'Abdourahamane Tiani au Niger.
Ces derniers ont fait de la rupture avec la France et du départ de la Cedeao, des piliers de leur rhétorique souverainiste.
Mais Patrice Talon oppose à cette logique de confrontation un modèle plus ancré dans le réalisme économique, la coopération stratégique et l’affirmation sans provocation.
Ce discours, prononcé avec calme et conviction, est à la fois une invitation à la réflexion pour les pays du Sahel
Mais c'est surtout une affirmation du nouveau positionnement du Bénin : un petit pays, mais un grand acteur de la souveraineté assumée.
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