Ce que Moscou construit en Afrique et ailleurs, loin des caméras
- Towanou Johannes
- 4 minutes ago
- 4 min read

La stratégie ne passe plus seulement par les armes, ni même par les contrats miniers. Elle avance désormais par les récits, les perceptions et les opinions publiques.
Une nouvelle série de révélations montre que la Russie a consolidé un appareil d’influence global, structuré autour d’un réseau interne surnommé « la Compagnie », chargé de façonner l’environnement politique de plusieurs régions du monde, dont l’Afrique.
Au cœur de ce dispositif : un système organisé, financé et désormais piloté par le SVR, le renseignement extérieur russe, qui a repris et amplifié l’héritage opérationnel laissé par Evgueni Prigojine.
Les éléments révélés par Forbidden Stories et analysés avec The Continent décrivent un système cohérent, durable et profondément intégré à la stratégie internationale de Moscou.
Une structure d’influence devenue instrument d’État
La « Compagnie » n’est pas un simple réseau de communicants. Les documents internes la décrivent comme une organisation multidimensionnelle mêlant renseignement, stratégie politique, influence médiatique et opérations psychologiques.
Son objectif est explicite : modeler les opinions publiques étrangères afin de consolider les intérêts géopolitiques russes et d’affaiblir les positions occidentales.
Les opérations sont conçues depuis Saint-
Pétersbourg puis déployées sur le terrain par des équipes spécialisées composées de politologues, stratèges en communication, analystes de réseaux sociaux et relais locaux.
Près d’une centaine d’opérateurs seraient engagés dans ce dispositif, avec des missions réparties sur plusieurs continents.
La transition est claire : ce qui relevait autrefois d’un système hybride lié à Wagner est devenu une architecture institutionnelle.
L’Afrique, laboratoire stratégique de l’influence russe
Les documents révèlent que la République centrafricaine a servi de terrain d’expérimentation.
Moscou y voit une vitrine de son modèle d’intervention politique et sécuritaire. La stabilité du dispositif russe dans ce pays est considérée comme essentielle pour la crédibilité du Kremlin sur l’ensemble du continent.
Ce laboratoire a ensuite été étendu à d’autres pays africains. Les budgets le confirment. Certaines campagnes atteignent plusieurs centaines de milliers de dollars mensuels.
Ceci, avec un financement global estimé à plus de 7 millions de dollars sur une période de dix mois.
Le continent africain apparaît ainsi comme un espace central dans la stratégie globale d’influence.
Médias, narratifs et pression informationnelle
Le fonctionnement repose sur une logique simple : contrôler le récit pour influencer la décision politique.
Des médias locaux, des journalistes et des relais d’opinion sont mobilisés pour diffuser des contenus favorables à Moscou ou discréditer des acteurs jugés hostiles.
Les paiements documentés varient selon les pays et les opérations. Certaines publications sont rémunérées plusieurs milliers de dollars.
La stratégie combine diffusion d’éléments de langage, campagnes numériques, fabrication de controverses et manipulation de l’information. Elle ne se limite pas à la communication. Elle prépare le terrain politique.
Des stratégies ciblées selon les pays
Les documents détaillent des scénarios spécifiques élaborés pour plusieurs États africains et latino-américains.
Chaque pays fait l’objet d’une analyse approfondie de ses fractures internes, de ses élites et de ses vulnérabilités.
Au Sénégal, des documents évoquent l’étude d’un scénario de prise de pouvoir militaire destiné à reconfigurer les alliances géopolitiques.
Une perspective particulièrement sensible dans un contexte politique régional marqué par de profondes recompositions, sous l’actuel leadership gouvernemental.
Au Niger, les documents font état d’opérations d’influence liées au secteur minier et à la pression informationnelle exercée autour de Orano, acteur majeur de l’uranium nigérien.
Ces éléments résonnent directement avec les tensions actuelles autour des ressources stratégiques du pays.
Au Mali et dans l’espace sahélien, l’objectif décrit est plus large : favoriser l’émergence d’un bloc politique autonome capable de réduire l’influence occidentale et de renforcer les partenariats sécuritaires avec Moscou.
La « Confédération de l’indépendance », projet politique structurant
Parmi les documents stratégiques figure un projet baptisé « Confédération de l’indépendance ».
Il vise la constitution progressive d’une ceinture d’États partenaires partageant une orientation géopolitique favorable à la Russie.
La logique repose sur l’exploitation d’un sentiment largement répandu dans la région : la défiance envers les anciennes puissances coloniales et leurs partenaires.
Cette approche ne consiste pas seulement à influencer des gouvernements. Elle cherche à remodeler l’architecture politique régionale.
De Wagner à une influence institutionnalisée
La transformation du dispositif est l’un des éléments les plus significatifs des révélations.
Après la disparition de la direction historique de Wagner, les réseaux n’ont pas été dissous. Ils ont été absorbés et restructurés.
Le rôle du SVR s’est progressivement renforcé jusqu’à devenir central dans la supervision des opérations.
Les acteurs clés du réseau, issus de l’ancien système, occupent toujours des positions stratégiques.
Cette continuité organisationnelle confirme que l’influence n’est pas un phénomène opportuniste. Elle constitue une politique durable.
Une bataille mondiale pour le contrôle du récit
Les documents révèlent une vision globale qui est d'influencer les perceptions pour peser sur les décisions économiques, militaires et diplomatiques.
L’objectif dépasse la simple compétition informationnelle. Il s’agit de redéfinir les équilibres de puissance dans le Sud global en façonnant les environnements politiques.
L’Afrique apparaît ainsi comme un terrain décisif de cette confrontation silencieuse.
Et dans un contexte où les ressources stratégiques, la sécurité régionale et les alliances internationales se recomposent, ces révélations éclairent un aspect moins visible mais déterminant de la reconfiguration géopolitique en cours.
L’influence ne fait pas de bruit. Mais elle redessine les lignes de force.









Comments